L’attitude

Ça ne s’invente pas.  Ça ne se commande pas.  Ça ne s’impose pas non plus.  Comme photographe, on peut faire suggérer à un modèle, à notre sujet de prendre telle pose, de poser tel geste, de nous regarder de telle façon.  On peut amener notre sujet à se déplacer dans l’espace, à avoir certaines dispositions intérieures ou à démontrer une émotion qu’on recherche.  Toutefois, s’il y a une chose qu’on ne peut aller chercher chez quelqu’un, qu’on ne peut forcer, c’est « l’attitude ».  L’attitude, c’est ce que la personne souhaite exprimer devant l’objectif, l’image qu’elle veut projeter, l’image qu’elle veut qu’on garde d’elle après que nos chemins se séparent. Retour sur une journée un peu folle dans les champs de la République démocratique du Congo où j’ai croisé des regards qui avaient « de l’attitude ».

Merci d’être à nouveau à notre rendez-vous.  Merci d’accepter d’être de mes bagages pour vivre l’expérience congolaise.  Merci aussi à ceux et celles qui partagent les articles avec des proches, des amis ou des connaissances.

Le mandat de la journée s’annonçait à priori relativement simple.  On se déplace vers les champs et des lieux d’une ONG congolaise, COSCES, dans le but d’avoir une banque de photos/vidéo afin d’illustrer les activités de cet organisme qui a été retenu par Cuso International à titre de partenaire et pour lequel un coopérant volontaire a été recruté pour appuyer le développement organisationnel.  Opération standard me dis-je.  Un beau choc culturel m’attendait au détour. 🙂

La matinée s’amorce avec la prise de photos de quelques femmes dans les premiers champs que nous foulons.  Ça se déroule rondement.  À ce moment-là, j’ai suffisamment de photos pour cette situation de travail.  Toutefois une discussion animée dans un champ voisin attire notre attention.  Les femmes discutent fermement entre-elles, de façon beaucoup trop animée pour que ce soit habituel.  On nous informe que le ton lève parce que c’est le temps de la récolte et qu’une femme semble récolter à côté de son lopin.  La discussion ne diminue toujours pas.  Le coopérant volontaire dont le mandat est d’appuyer COSCES se tourne soudainement vers moi.  « Si ça parle fort, c’est à cause de toi. »  Je suis assez surpris, stupéfié même.  Qu’ai-je fait de répréhensible?  Rien en fait mais on me fait comprendre que des femmes sont fâchées que le photographe (blanc, officiel, avec le gros équipement photo et tout le tralala) aille pris les femmes là-bas mais pas elles.  Et on ajoute « Pouvez-vous aller prendre les photos de ces femmes pour ramener la paix? ».  Pas de problème.  Je m’approche du caucus des femmes en colère qui, me voyant venir dans leur direction, vont chacune sur leur lopin de terre.  Et je constate bien que je suis attendu par chacune d’entre elle.  Cha-cu-ne.  Cette fois-ci, pas question d’en prendre quelques-unes et aux dépens d’autres.

Je vais donc d’un lopin à un autre.  Je vais un petit signe à certaines que je les ai vues et que je vais venir vers elles.  Heureusement, Éric me donne un coup de pouce avec le transport de mon sac photo et du monopode sous le chaud soleil congolais.  Il fait chaud pour les femmes mais pour le photographe aussi.  Je n’étais toutefois pas au bout de mes plaisirs (et de mes peines): des hommes producteurs s’avancent et se plaignent que le photographe ne fait des photos qu’avec les femmes seulement.  « Oh yo-yo-yo-yo » de citer mon ami Gailson.  Voilà que pour « acheter la paix » encore une fois, me voilà à nouveau parti pour aller photographier les hommes dans leurs champs respectifs.  Évidemment, ces champs n’étaient pas contigus. 😦

L’attitude

L’aventure – et non la mésaventure de la journée – a été très précieuse pour moi.  Il est vrai que j’ai fait beaucoup plus de photos que nécessaires.  Il est vrai aussi que ça m’a fait vivre un petit (et inoffensif) choc culturel mais ça m’a permis de connaître beaucoup plus le mode de penser des congolais et les motivations qui les habitent.  Mais plus encore, j’ai pu croiser des congolais d’un certain âge qui travaillent et travailleront dans les champs jusqu’au moment où leur santé ne leur permettra plus de le faire mais qui ont manifesté devant la caméra une très grande dignité, une prestance même qui va au-delà des vêtements et des apparences.  Ce n’était pas sans me rappeler ce vieil homme bouthanais avec lequel j’avais eu un si bel échange dans un tout petit village.  Même s’il ne s’agit pas du même continent, du même climat, de la même société, il y a une parenté dans « l’attitude ».

Je n’ai rien eu à dire, rien à lui indiquer.  Il savait.  Toi le photographe blanc, tu n’as qu’à venir prendre ma photo.  Il y a peut-être un autre photographe qui m’a précédé il y a quelques mois, années.  Il a peut-être vu d’autres photos et avait noté la pose. Peut-être qu’il se reposait il y a quelques minutes et c’est mis à l’ouvrage pour la forme, pour la photo, pour la mise-en-scène.  Peut-être que tout ça est vrai. Mais pour l’attitude, ça ne pouvait pas s’inventer.  Le regard digne et fier. Défiant même.  Défiant à l’endroit du sort?  Je suis debout, fier dans mon champ, fier au milieu de mes plants et de mon travail. Toi le photographe blanc, je ne sais à qui tes photos sont destinées mais elles montreront la fierté d’un homme congolais.  De moi.  C’est aussi pour ça que j’ai insisté pour que tu me photographies.

Autre lopin de terre, un autre homme cultivateur.  Même regard.  Ici, pas de complaisance ni de mise-en-scène.  On ne demande aux gens de sourire pour nos besoins photogrpahiques, pas les leur.  La vie peut être source de tracasseries, de moments durs et difficiles.  Ce travailleur a passé au travers et continue de le faire. Il exerce toujours un travail très exigeant qui donne un revenu pour permettre d’habiter une maison et acheter de la nourriture.  C’est ce que ça permet, ni plus, ni moins.  Il essaiera d’avoir ce revenu tant qu’il pourra travailler, tant que le corps et l’esprit le permettra.  Les mots retraite, pension de vieillesse, sécurité sociale, sécurité du revenu ne sont que des concepts et des mots dont il ignore complètement l’existence – ou peut-être les connait-il via un parent en Occident mais il est illusoire d’y songer au Congo.

Elle ne disait rien.  Elle ne s’agitait pas pour attirer mon attention.  Mais je l’avais vu.  « Je t’ai vu mama. »  « Mama » ou « Papa » sont un qualificatif en lingala qu’on utilise à l’endroit d’une personne pour laquelle on veut exprimer un respect, quelque soit l’âge de la personnage.  Je me suis dirigé vers elle.  Je n’allais certainement pas adopter un regard en plongée avec mon appareil.  Non.  On s’accroupit.  On se met à son niveau.  On la regarde dans les yeux.  « Merci Mama. »  Merci Mama d’avoir pris cette pose, d’avoir jeté ce regard vers mon appareil.  Merci pour avoir eu cette merveilleuse et belle attitude.

Moment insolite

Je me tourne vers une connaissance congolaise.  « Puis as-tu regardé le foot (soccer) hier soir? »
– « Non, nous n’avons pas d’électricité depuis quelques jours.  Les enfants étaient fâchés.  Ils adorent le foot. »
– « Pas d’électricité?  Ah….. délestage? »
– « Non.  Nous nous sommes fait voler le câble d’électricité. »
– « Hen!!  Voler le câble d’électricité. Comment est-ce qu’on réussit à faire ça?  C’est dangereux pour les voleurs non? »
-« Ils profitent qu’il y a un délestage d’électricité pour venir déconnecter le câble.  Ils font ça durant la nuit. »
-« Misère de misère.  Qui peut bien avoir intérêt à faire ça?!  C’est le boutte du boutte. »
-« La compagnie d’électricité. »
-« !!!  Es-tu sérieux? »
-« Oui, ce sont les employés d’électricité qui le font.  Puis ils sont venus nous voir pour nous dire qu’on pouvait difficilement rester sans électricité et qu’ils avaient un câble à nous vendre pour 20$.  Puisque nous sommes quatre propriétaires sur le même câble, il faut que tous cotisent.  Nous attendons que tous aillent l’argent nécessaire pour acheter le câble. »
-« Et si tu payes, tu risques de te le faire voler à nouveau puisqu’ils savent que vous avez les moyens pour racheter un nouveau câble? »
-« Oui. »

N’hésitez pas à commenter, ajouter des précisions ou des informations.  Vos mots sont importants.  Il est toujours temps d’appuyer mon projet de même que CUSO International en contribuant via ma page personnelle de coopérant volontaire.  Votre contribution, aussi modeste soit-elle, sera multipliée par dix grâce aux ententes entre CUSO International et les instances gouvernementales canadiennes.

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Un commentaire pour L’attitude

  1. Sharm Elle dit :

    Bonjour Charmant Louis,

    Je suis tellement contente de te lire et voir tes photos, je crois que je développe le goût de lire de plus en plus surtout avec ton écriture .

    Les 2 derniers samedi, j’ai suivi des cours de préparation à la retraite et j’ai dû faire le test de Holland qui a sorti comme mes lettres de MBTI que je suis de 1-Artiste 2-Social et 3-conventionnelle. Tous ces résultats me confirment que j’ai encore plus le goût de continuer à me découvrir et surtout prendre action dans mon développement d’artiste et je commence à être entourée de gens comme toi.

    Merci la Vie de m’offrir tous ces bonheurs qui me comblent.

    Bonne continuité Louis et au plaisir de te revoir !

    Carmelle xxx

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